Le Vivant et l’Homme

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16 décembre 2025

Résumé

Cet article se présente comme un plaidoyer pour le Vivant à travers nombre d’auteurs / chercheurs cités. Il s’efforce de montrer les liens de toute nature qui unissent le Vivant et les hommes tandis que ces derniers se voient encore et toujours en dehors, souvent supérieurs. Le Vivant - tout ce qui est en vie, des bactéries aux plantes et aux animaux – est souvent confondu avec la Nature mais parfois entendu du seul côté des animaux écueil auquel cet article n’échappe pas totalement.
Le Vivant est un élément civilisationnel : il participe de la Culture de bien des façons, création artistique, religiosité ou traditions, il concoure à l’histoire humaine et à la vie quotidienne de chacun. Les hommes, depuis longtemps, se sont « servis » du Vivant au gré de leurs intérêts : force de travail, alimentation et soins qui ont conduit à la domestication, à la sélection et à l’industrialisation au détriment de la biodiversité et de la santé des sociétés humaines. Deux conséquences majeures qui sont autant de défis : l’emploi des produits phytosanitaires et le bien-être animal.
La prise de conscience et la reconnaissance de la conscience animale, de la sentience animale, en bouleversant les conceptions morales, éthiques et philosophiques usuelles est devenu un sujet politique qui oblige à repenser la manière de traiter nos rapports avec les non-humains et avec la Nature. Le principe d’habitabilité de la Terre procède d’une nouvelle éthique humaniste fondée sur cette interdépendance entre les vivants.

Auteur·e

Duport Liliane

Diplômée de chimie analytique et d’économie rurale (EHSS) elle a travaillé au ministère de l’agriculture, puis au ministère de l’environnement sur les questions relatives à l’eau et à la gestion des rivières. Elle a coordonné l’élaboration du Cadre de référence pour les projets territoriaux de développement durable et Agendas 21 locaux.
A 4D, elle a participé au projet « Archipel des régions » qui présente, par région, les avancées du développement durable et les grands défis qui se posent aux territoires. Elle est membre du secrétariat d’édition de l’Encyclopédie du développement durable


Le Vivant et l’Homme

A Jane Goodall

Le monde où il faut qu’on atterrisse en quelque sorte, le monde dans lequel on se trouve placé, c’est un monde de vivants au milieu d’autres vivants, à l’intérieur d’un monde fabriqué par les vivants. Bruno Latour (2022)
Quiconque … compare sans idée préconçue, notre espèce d’abord avec les êtres vivants à l’état sauvage puis avec nos animaux domestiques, ne peut douter un instant que l’homme est un être « domestiqué ». Konrad Lorenz (1950)
Dehors, les yeux des animaux allaient du cochon à l’homme et de l’homme au cochon, et de nouveau du cochon à l’homme ; mais déjà il était impossible de distinguer l’un de l’autre. George Orwell : La ferme des animaux, 1945

Avertissement
Cet article doit se comprendre comme un plaidoyer pour le Vivant dont fait partie l’Humanité dont elle dépend mais qu’elle s’obstine à détruire en ne prenant pas garde aux limites que nous sommes en train d’atteindre. Il s’efforce de montrer les liens de toute nature qui unissent le Vivant et les hommes tandis que ces derniers se voient encore et toujours en dehors, sinon supérieurs. On attend pourtant d’eux d’être pour le moins respectueux, sinon reconnaissants. C’est ce que, à travers les auteurs/chercheurs cités, cet article tente de nous convaincre.

Le Vivant est le plus souvent confondu avec les seuls animaux. C’est un mal dont vous souffrez peut-être sans même le savoir : la cécité botanique. Il désigne une incapacité à remarquer les plantes, alors que la présence des animaux saute plus facilement aux yeux. (The conversation 18/09/ 2025)

Cet article ne déroge pas à cette dérive qui conduit à délaisser les autres éléments de la chaîne trophique sans lesquels pourtant animaux comme humains n’existeraient pas. Notre survie dépend du respect de cette filiation.

  I - Le Vivant et la Nature

La Nature est l’ensemble des choses et des êtres, nous dit le dictionnaire et aussi l’Ensemble de forces, en particulier de la vie et principes supérieurs considérées comme à l’origine des choses du monde, de son organisation. Parmi les choses : les caractéristiques physiques et chimiques, géologiques, géographiques et climatologiques : la lithosphère, l’hydrosphère et l’atmosphère. Parmi les êtres : le Vivant - tout ce qui est en vie, des bactéries aux plantes et aux animaux - souvent seul confondu avec la Nature.
Classification en quatre ou cinq règnes (Keeton, 1976,Biological Science, Norton and Cie

Le Muséum national d’histoire naturelle crée en 1793 à la suite du Jardin royal des plantes médicinales, crée-lui en 1635, rend compte de ce qu’a été au fil du temps « l’histoire naturelle » Il rassemble les collections comportant actuellement 75 millions de spécimens. Dans son acception la plus récente, ce terme « naturelle » renvoie à la géo diversité et à la biodiversité actuelles de la Terre.
En 1802, Jean-Baptiste Lamarck (1744-1829) invente le mot « biologie » - le terme biodiversité n’existe que depuis une cinquantaine d’année - pour désigner « la science qui étudie les caractères communs aux animaux et aux plantes », il est aussi un des premiers à avoir envisagé la théorie [1] de l’évolution des êtres vivants que Charles Darwin a théorisé en suggérant que les espèces animales, végétales, bactériennes changent au fil du temps, s’adaptant à leur environnement. Cette théorie de l’évolution ne cesse d’évoluer grâce aux nouvelles découvertes, notamment en génétique. La grande galerie de l’évolution du Muséum national d’histoire naturelle [2] , présente l’évolution des êtres vivants depuis la cellule jusqu’aux êtres pluricellulaires.

Comment définir le Vivant ? Expliquer le mystère qu’est la vie, cette question occupe les philosophes depuis l’Antiquité. Par définition, le Vivant désigne l’ensemble des membres de toutes les espèces qui manifestent par leur organisation les caractéristiques de la vie : ils sont mortels, mais tendent à se reproduire et ainsi se perpétuent. De Descartes à Bruno Latour, l‘influence des religions est omniprésent dans les considérations sur le Vivant. Entre biologie et philosophie, comment appréhender le Vivant ? : Quelles relations entre l’Homme et la Nature, entre l’Homme et le Vivant ? Quelles incidences sur les êtres et les sociétés ? Comment représenter la Nature dans la prise de décision [3] ? A ces questions s‘imposent des réponses d’ordre scientifique, éthique et politique.

Le Vivant est dramatiquement atteint. Certains parlent de sixième extinction des espèces : 1 million d’espèces menacées d’extinction nous alerte le rapport [4] de la plate-forme intergouvernementale sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES). Les chaînes trophiques du Vivant en sont bouleversées. Six des neuf limites planétaires définies en 2009 par une équipe internationale de 26 chercheurs sont dépassées [5]. Vivant parmi les vivants, l’être humain est lui-même affecté dans sa santé, son psychisme, son mode de vie
Ce constat est sans appel. Les effets sont considérables, et ne feront qu’empirer. Comment le Vivant participe-t-il de la vie des hommes ?

  II - Le Vivant un élément civilisationnel

La « civilisation » [6] est généralement définie par le fait, pour un peuple, de quitter une condition primitive (un état de nature) pour progresser dans le domaine des mœurs, des connaissances, des idées. Le concept de civilisation a été pendant longtemps opposé à la Nature, associée à la barbarie. Fortement imbriqué à la vie des hommes, le Vivant n’est pourtant pas « considéré » comme faisant partie intrinsèquement de leur vie. L’homme s’exclut du Vivant. Pourtant, à tous moments leurs chemins se croisent, s’interpellent qu’il s’agisse des services rendus ou comme participant à la culture.
Il est étonnant que dans ses évolutions, la définition récente de la civilisation ne fasse pas mention de la Nature, encore moins du Vivant. Pourtant, la Révolution a fait des éléments naturels les frontières de la nouvelle organisation territoriale de la France et a reconnu dans son calendrier la saisonnalité des temps.
« Après la révolution, en effet, la question de la nature occupe une place centrale aussi bien dans la quête d’une philosophie ou d’une religion nouvelle que dans la recherche des « forces productives » [7].
On reconnaît à Marc Bloch [8] , d’avoir intégré dans ce concept de civilisation les caractéristiques géographiques aux déterminismes historiques des sociétés. Dorénavant, la civilisation est, dans l’acception historique et sociologique actuelle, l’ensemble des traits qui caractérisent l’état d’une société donnée, du point de vue technique, intellectuel, politique et moral, résume wikipedia.
N’est-il pas temps désormais de reconnaître la place du Vivant dans les sociétés humaines, comme un élément de civilisation ? Plusieurs auteurs nous y invitent
« Le monde Vivant : ce n’est pas nous qui l’avons fait, c’est lui qui nous a fait » « Pour changer de société, nous avons besoin de penser le monde vivant comme ce qui l’est vraiment : quelque chose d’actif, d’organisé de constitutif, de jamais en attente, tramant toujours l’habilité de ce monde en nous et hors de nous [9] »
Nous héritons d’un paradigme caduc pour penser les animaux non humains, car la binarité entre « eux » et « nous » nous empêche de penser la multiplicité et la complexité de nos rapports » Myriam Bahaffou [10]
Il serait temps de changer de logiciel et de promouvoir une économie de la coévolution où les interactions entre les êtres vivants et les autres espèces sont placées au centre des’ attentions. (Harold Levrel, Antoine Missemer)
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 III - Le Vivant constitutif de la culture .

En sociologie comme en éthologie, la culture est( définie comme « ce qui est commun à un groupe d’individus » et comme « ce qui le soude », c’est-à-dire ce qui est appris, transmis, produit et inventé [11]. En philosophie, les modernes ont cru, à partir du XVII° siècle séparer nature et culture, objets et sujets, humains et non-humains. Le concept de Vivant permet aujourd’hui de sortir de ce dualisme entre nature et culture. Force est de reconnaitre que le Vivant participe de tous les instants de la vie des hommes tout en reconnaissant aussi que chacun de ses constituants a sa vie propre indépendamment de la vision que les humains en ont.

III – 1 Les animaux, le Vivant, porte parole des hommes

Rappelons que les hommes se sont servis et se servent abondamment toujours du Vivant (animaux, végétaux) comme porte-parole lorsqu’il s’agit de s’adresser aux puissants ou simplement pour se faire comprendre, se faire entendre. La Fontaine : « Tout parle dans mon ouvrage, et même les poissons. Ce qu’ils disent s’adresse à nous tant que nous sommes. Je me sers d’animaux pour instruire les hommes » [12] . Qui ne connait pas : le corbeau et le renard, la cigale et la fourmi et aussi le chêne et le roseau ? George Orwel fait lui aussi parler le Vivant en place des hommes pour dénoncer le régime totalitaire stalinien dans « La ferme des animaux ». Les livres, films et dessins animés pour enfants sont peuplés d’animaux bavards. Les fleurs que l’on offre à La Saint Valentin comme au 1° Mai sont autant de messages « codés Nature ».
L’Homme n’a de cesse aussi d’essayer de faire parler le Vivant, de vouloir comprendre la Nature qu’il étudie par tous les bords : éthologues, botanistes, biologistes, ornithologues, herpétologues, entomologistes, anthropologues, épidopteristes, mycologues, … s’y emploient. En nous donnant à voir les corps des vivants révélant leur histoire, leur comportement, leurs relations, les naturalistes et les artistes sortent le Vivant du mutisme pense Baptiste Morizot. Éric Baratay, historien, s’y essaye, de son côté, en présentant le point de vue des animaux sur l’histoire [13] de la même façon que Vinciane Despret [14] : « Il était de très bon ton de parler des représentations que nous avions des animaux mais surtout pas d’interroger leur point de vue sur le monde. »

Le Vivant et la création artistique
« Où est donc la littérature qui fournirait à la Nature un moyen d’expression ? Le poète serait celui qui saurait convaincre les vents et les rivières d’entrer à son service, de parler en son nom ; …. Celui qui retournerait à la source des mots chaque fois qu’il les utiliserait, les transplanter [15] Colette dans ses « dialogues de bêtes » (1904-1930) ou Agnès de Clairville dans son livre « Corps de ferme » comme Kafka dans « La métamorphose » s’y sont essayés. Le Coran est rempli d’animaux qui ont un langage : les fourmis, les abeilles, les vaches, les araignées … [16] L’expression artistique s’y attache depuis la nuit des temps, 36 000 ans pour les dessins de la grotte Chauvet. La Nature est omniprésente dans la littérature, la poésie, le cinéma, la photo, la peinture, la sculpture, la musique qui rendent compte de la place qu’elle tient dans l’imaginaire des hommes. Les animaux fantastiques [17]comme la licorne, les chimères, le sphinx et bien d’autres donnent la mesure de cette fascination quelle que soit les cultures. Le film « Le règne animal » de Thomas Calley (2023) récent met en scène le passage de l’état humain à l’état d’animal, illustrant la Nature qui reprend ses droits sur l’humanité.
De nombreuses expositions témoignent de la source de réflexion et d’inspiration que représentent la nature et les animaux pour les artistes. L’exposition récente Animal ! ? [18] en propose une approche transversale et transhistorique qui interroge les rapports parfois complexes des hommes avec les animaux et entend déconstruire le rapport souvent conflictuel entre nature et culture.

Maurice Prost (1994-1967) : sculpteur animalier dans son atelier dans les années 30

III – 2 Le Vivant et la spiritualité.

Le Vivant et la religiosité
Depuis les temps anciens, la Nature et, en particulier, les animaux occupent une place singulière dans les croyances et pratiques religieuses. Chaque culture, avec ses propres mythes et traditions, a développé une vision unique des relations entre les humains et les animaux.
« L’homme a mis longtemps à créer l’animal domestique et pendant des millénaires l’animal, quel qu’il soit, fut pour lui un objet de terreur. Les divinités monstrueuses procèdent de cette terreur et ce de respect. Pour éviter le retour des monstres, il faut les vénérer, leur offrir des autels et des temples. La crainte finira par s’effacer et, de ’cette frayeur irraisonnée, devenue inutile, surgira le symbole » [19].
Sept des douze signes du zodiaque – le sagittaire étant mi-homme, mi-bête - qui, pour certains, conditionnent la personnalité de tout un chacun et influence leur vie, ont pour symbole des animaux
Dans l’hindouisme, l’une des religions les plus anciennes au monde, dans les récits bibliques, coraniques ou talmudiques les animaux sont omniprésents.
Fondateur de l’Ordre des Frères Mineurs, François d’Assise est célèbre pour son amour profond de la nature et des animaux. Son approche unique de la communication avec les animaux en fait un précurseur dans ce domaine.
Le Coran considère que nous faisons partie du règne animal alors que notre conscience supérieure fait notre singularité. Les peuples animistes regardent les bêtes qu’ils tuent comme des alter ego, ce qui s’exprime dans les mythes et les rites. Ils reconnaissent que les animaux sont des personnes et par une attitude éthique, ils conjuguent violence et respect (Charles Stépanoff) [20]. Les religions polythéistes, par leur nature même, accordent une place unique aux animaux dans leurs croyances et pratiques rituelles.

Les arbres de la Liberté
Emblèmes de la liberté, depuis la période de la Révolution française, ils symbolisent en tant qu’arbre de la vie, la continuité, la croissance, la force et la puissance. L’idée de fonder une nouvelle spiritualité pour s’opposer au pouvoir des prêtres à la Révolution conduit à ce symbole d’une écologie républicaine [21]. Ils sont devenus, avec des fortunes diverses, abattus et replantés au gré des révolutions au cours du XIXe siècle, un des symboles de la République française.

L’écospiritualité
La renégociation de l’être humain dans son milieu conduit actuellement à des formes de spiritualité « à un brouillage des frontières entre écologie, spiritualité et religion », la « Terre devient une personne, une entité sacrée ». « Les tenants de l’écospiritualité mettent l’accent sur des changements de dispositions intérieures nécessaires pour faire bouger les choses » [22].

III – 3 Les animaux et les hommes entre identification et affectivité .

Les animaux comme les végétaux accompagnent les hommes dès le berceau (peluches), concourent à leur beauté avec parures et bijoux, participent à leurs loisirs, sont nécessaires à leur psychisme.
Pour Éric Baratay [23], dans les relations de l’homme et l’animal, les deux écueils à éviter sont l’anthropomorphisme - c’est-à-dire la tendance à donner aux animaux des attributs humains - et l’anthropocentrisme qui place l’homme au centre de l’univers. L’anthropomorphisme et la physiognomonie attribuant des caractéristiques animales aux humains accompagne parfois des dérives racistes observées par exemple dans les stades.

Les animaux domestiques
Les animaux ont été domestiqués comme source de nourriture et comme source d’énergie pour les transports des hommes et des matières premières : dans l’agriculture pour travailler le sol, dans les manèges [24] pour remonter l’eau des puits, le charbon dans les mines ou attelés à une charrette ou un sulky ou encore tirants les fûts des arbres dans les forêts du monde entier, ces animaux sont dits de trait ou de somme : éléphant, cheval, dromadaire. « C’est le travail qui fonde nos relations aux animaux domestiques. Faire l’impasse sur la question du travail, c’est faire l’impasse sur le sens même de nos liens avec eux et sur l’intérêt que les animaux ont en tant qu’espèce et en tant qu’individus à être avec nous dans des liens domestiques. En quelques cent cinquante ans, le travail avec les animaux a laissé place à une exploitation sans pitié ni merci et des pans majeurs de nos relations aux animaux ont été détruits, certains de façon irrémédiable » « Les rationalités multiples du travail avec les animaux cèdent la place à une seule rationalité, la rationalité technico-économique. » [25]
« Animal-matière » réduit à la fonction productive ou « animal-enfant » intégré à la famille, la division est arbitraire nous dit Charles Stéphanoff : pourtant les animaux qu’on mange et les animaux qu’on aime sont également sensibles, curieux, dotés de besoins.

Les animaux de compagnie
On les dit, meilleurs amis de l’Homme.

Ils sont compagnons de vie, gardiens, auxiliaires médicaux ... la France compte 63 millions d’animaux de compagnie qui accompagnent les êtres humains dans toutes les étapes de leur vie. Ils sont chiens, chats, poissons, oiseaux, chevaux, rongeurs, … et aussi reptiles ou primates. L’anthropomorphisme attribue à l’animal de compagnie une conscience et des désirs humains qui conduit parfois à des situations surprenantes comme les fêtes à l’occasion des anniversaires de chiens ou l’engouement des réseaux sociaux autour d’espèces « improbables » comme le capygara.
Gilles Deleuze, dans son Abécédaire, distingue le rapport humain que l’homme entretient avec l’animal de compagnie sur lequel il projette sa condition, du rapport animal qu’entretiennent le chasseur ou l’éthologue, qui recherchent à mieux approcher le sauvage. (Wikipedia)
La nourriture, les soins, les services associés dont les assurances représentent un marché mondial très important estimé à 53 milliards d’euros en 2013. La France [26] bat des records dans ce domaine de l’animal familier : en Europe (1re) et dans le monde (2ième après les Etats-Unis).

Les animaux sources d’attraction
Les parcs animaliers et les zoos jouent un rôle particulier, entre loisirs et connaissances. Lieux de visites privilégiés pour les enfants et de première découverte de la faune et de la flore. Ils sont la cible des associations animalistes qui en dénoncent l’exploitation, souvent source de mauvais traitement. Leur importance est cependant jugée déterminante par les scientifiques qui soulignent que les institutions zoologiques modernes n’ont jamais été aussi utiles à la recherche en matière de conservation et de protection des espèces. La cible actuelle des animalistes est le spectacle avec les animaux et notamment le cirque. Ils s’emploient à faire interdire les animaux dans les cirques, les animaux sauvages en premier lieu mais plus largement tous les animaux, y compris les chevaux. Conséquence, les animaux sont mis en refuge comme pour les orques à La Tanière à Chartres, ou euthanasiés.

Photographier les animaux ou les plantes constitue une attraction recherchée par les visiteurs de sites touristiques [27] . Depuis longtemps, les safaris sont des arguments touristiques fondamentaux pour des pays africains comme le Kenya. Sur les 3800 éléphants vivant en captivité en Thaïlande plus de la moitié travaillent aujourd’hui pour l’industrie du tourisme. Leur dressage est souvent brutal et leur vie à la merci des aléas de la fréquentation touristique. Les réseaux sociaux, nouvelle expression du lien social qu’étaient auparavant les cartes postales, sont pleins de photos de vacances avec un animal. Les animaux constituent des proies pour ces nouveaux chasseurs plus intéressés à leur portrait qu’à l’animal ou à la plante faire-valoir. Le tourisme animalier a explosé ces dernières années. On attend désormais un tourisme plus vertueux et respectueux de la Nature et du Vivant.
Le devenir des animaux - de façon plus criante- ou des végétaux est ignoré lorsque des épidémies comme le Covid, les guerres ou les catastrophes surviennent et que la compassion se porte principalement sur les victimes humaines. Colette contemporaine de la guerre de 14 en témoigne « Au front des armées, les bêtes sauvages partagent le sort de l’homme : les terriers tombent, croulent et sautent, la branche foudroyée tombe avec l’oiseau qu’elle portait »  [28]
Les « traditions » sont souvent évoquées pour nier la brutalité, et la souffrance animale et l’expression de la domination de l’homme lors des corridas, des combats de coqs, des chasses à courre ; la mort est ritualisée, elle est prétexte à réjouissances. L’attachement à ces « traditions » se traduit alors dans les réactions passionnées auxquels donnent lieu les projets de loi visant à les interdire.
La chasse, quant à elle, jouit d’un statut spécial qui entretient une ambiguïté entre défense de la Nature et prédations souvent cruelle : l’Office national de la chasse et de la faune sauvage (ONCFS) fait partie de l’Office français de la biodiversité depuis le 1° janvier 2020 (ONCFS) et ses agents (environ 1500) sont porteurs de missions de police de l’environnement. Les chasseurs constituent un lobby puissant - le groupe des chasseurs au parlement est beaucoup plus nombreux que celui des protections animales – pourtant, ils s’estiment incompris, en effet, 80% des français sont hostiles à la chasse. Les chasseurs sont souvent paysans ou rattachés au monde rural mais ils sont de plus en plus des urbains et toujours largement masculins (à 96 %). Dans l’éthique paysanne, on mange ce que l’on tue, à l’inverse de la chasse sportive bourgeoise « pour le plaisir » qui est à la recherche de trophée. Chasser implique l’existence d’animaux libres, imprévisibles. L’animal-gibier n’est ni un produit industriel ni un animal de compagnie [29]. Pourtant, les animaux chassés sont souvent élevés dans le seul objectif d’être tués.

  IV - Le Vivant au service des hommes .

Des milliards de personnes, dans les pays développés et dans les pays en développement, utilisent chaque jour le Vivant à des fins multiples (alimentation, énergie, matériaux, médecine, loisirs, inspiration, publicités etc.) qui contribuent au développement de leur économie. Parmi ces services, la part des biens marchands (nourriture et matériaux) ne représente qu’environ 7 % des services rendus, les autres sont fournis « gratuitement » par la biodiversité : régénération de l’air, fourniture et régulation de l’eau, épuration, régulation du climat, pollinisation, formation des sols etc..
Qu’il s’agisse de simples prises de décisions locales ou de négociations nationales (lois) ou internationales (COP), la Nature est, le plus souvent, considérée au travers des seuls services qu’elle peut rendre aux sociétés humaines. « Comment sortir de cette logique et accorder au Vivant la protection nécessaire à sa survie dont nous dépendons ? …. Changeons de statut, faisons des êtres vivants des sujets de droit » préconise Vincent Escoffier [30].

L’anthropocène
Depuis toujours les hommes se sont « servis » de la Nature au gré de leur intérêt. La Renaissance a fait de l’être humain la référence centrale des temps modernes et l’a imposé comme référence de l’art occidental [31]. mais ce n’est que depuis la fin du XVIII° siècle et évidemment depuis le milieu du XIX° que cette mise au service de l’humain est vraiment reconnue, aboutissant au terme d’anthropocène que le prix Nobel de chimie Paul Crutzen emploie pour la première fois en 1995 mais en le faisant débuter en 1784 avec l’invention de la machine à vapeur. D’autres le font naître dès 1610.
Nous sommes entrés dans l’ère de l’anthropocène au sein de laquelle l’homme devient une force géologique « Nous n’habitons plus la même terre ». (Bruno Latour). Terme incontournable aux yeux de Anna Tsing [32] qui propose une méthode de reconnaissance de l’anthropocène de façon empirique par l’observation de lieux ou de situations, de « patchs » qui sont des lieux par où tout commence dit-elle.

Les services écosystémiques

50 000 espèces sauvages répondent aux besoins de milliards de personnes à travers le monde ; 1 personne sur 5 dépend des espèces sauvages pour ses revenus et son alimentation ; plus de 10 000 espèces sauvages sont prélevées pour l’alimentation humaine ; 2,4 milliards de personnes (1 sur 3) dépendent du bois en tant que combustible pour cuisiner.

Un recensement des services écosystémiques, services environnementaux ou services écologiques a été conduit de 2001 à 2005, à la demande du Secrétaire général de l’ONU, par un groupe de 1360 experts dans le cadre du Millenium Ecosystems Assessment qui les a classés en quatre types de services tous convergeant vers le principal objectif celui du bien-être humain :
* les services d’approvisionnement (alimentation, eau),
* les services de régulation de risques environnementaux ou sanitaires susceptibles d’affecter son bien-être ;
* les services culturels ;
* les services de soutien.

IV – 1 Le Vivant et l’alimentation : une relation déterminante

La première des relations que l’homme entretient avec le Vivant est celle de son alimentation. Tous les aliments sans exception proviennent de la biodiversité. Les êtres humains ont appris à cultiver, à pêcher, à faire de l’élevage. Grâce à la domestication et à la sélection, ils ont créé de nombreuses variétés animales et végétales à partir d’espèces sauvages. Les végétaux représentent 80% des aliments que nous consommons et produisent 98% de l’oxygène que nous respirons.
La plupart des animaux domestiques trouvent leur origine en Asie de l’Ouest, région qui s’étend de la Turquie à l’Arabie saoudite et l’Iran. Il y a 10 à 11 000 ans, des groupes humains ont capturé des animaux sauvages. Ils ont sélectionné les plus dociles, les plus résistants ou les plus productifs. Chevaux, chats, chiens résultent de cette histoire, tout comme les vaches, les moutons et les chèvres.
L’agriculture, de la même façon, sélectionne les espèces à production la plus abondante au détriment de la biodiversité. Plus de 90% de la production agricole dépend de 30 espèces végétales et 15 espèces animales. « Il y a un manque de diversité des plantes cultivées lié au fait que les producteurs ont préféré des cultures à haut rendement. D’après un document préparatoire de 2015 « au cours des deux dernières décennies, 75 % de la diversité génétique des cultures agricoles a été perdue ». Au XIXème siècle, il y avait environ 10 000 espèces de blé. De nos jours, il n’en existe qu’une dizaine  » [33].
Les banques de données de semences ne sont à cet égard qu’un pis-aller. Les manipulations génétiques (OGM) deviennent, nous assurent-t-on, indispensables à l’alimentation des populations.

Le bétail représente aujourd’hui 90 % de la biomasse de grande faune terrestre (source IPBES). 34 % de l’approvisionnement mondial en protéines provient du bétail. L’élevage contribue à près de 40 % de la production agricole totale dans les pays développés et à 20 % dans les pays en développement, (source FAO). De nombreuses publications scientifiques mettent en évidence les effets délétères sur le climat de l’élevage des bovins. La viande la plus consommée au monde est maintenant le poulet, en 2019, 72 milliards de poulets ont été abattus (FAO)dans des conditions généralement détestables.

Les ressources piscicoles constituent elles-aussi une ressource alimentaire importante. La pêche industrielle s’est développée au XIXe siècle, lorsque les bateaux ont pu traiter les produits de leur pêche à bord. Ils sont désormais devenus de véritables usines mobiles accusés de la destruction non seulement de leur propre ressource mais des écosystèmes des fonds marins.

Les premières espèces piscicoles à faire l’objet d’un élevage furent la carpe en Chine, il y a 4000 ans environ et le tilapia en Égypte. L’ostréiculture est née, il y a 2600 ans, lorsque les Grecs ont commencé à parquer des huîtres et à les élever. L’élevage des organismes aquatiques (poissons, mollusques, crustacés, plantes aquatiques...) représente 46 % de la production de poissons destiné à l’alimentation.

Les élevages intensifs de poissons en mer comme et en eaux douces, notamment les fermes-usines de production de saumons, se multiplient, non sans rencontrer l’hostilité des populations et des associations qui en dénoncent les besoins en eau, en énergie, les pollutions et le bien-être animal.

Plus de 70 milliards d’animaux terrestres sont élevés et tués chaque année pour la consommation humaine. L’industrialisation massive de l’élevage terrestre comme en mer s’est produite en moins d’un siècle. Il est à espérer que les conséquences documentées de toute nature : sur le travail des hommes, le bien-être animal, sur les spéculations agricoles, sur les sols, sur l’emploi des produits phytosanitaires, sur la santé, sur le climat conduisent à réviser les pratiques et les habitudes alimentaires et les orientations économiques de l’agriculture et de la pêche.

L’alimentation est, en effet, au croisement des enjeux de lutte contre le changement climatique, d’érosion de la biodiversité, de la protection de la santé et de la lutte contre les inégalités sociales. (IDDRI Mathieu Saujot). Les politiques alimentaires axées sur la demande — conçues pour soutenir les changements de comportement des consommateurs — sont un outil essentiel que préconise l’IDDRI-Agora au vu d’une étude portant sur les études de politique alimentaire menées dans 11 pays [34]. L’objectif de 15 % de diminution de la consommation de viande est l’objectif pour 2035 – la campagne de l’association L214 « le sauvetage du siècle » demande un engagement de 50 % - Parmi les instruments politiques importants mobilisables figurent les marchés publics de denrées alimentaires, l’information, la labellisation et l’étiquetage des produits, les règles en matière de marketing et de publicité, et les mesures fiscales telles que les taxes et autres incitations. 90 organisations [35] appellent à une ambition forte de la stratégie nationale pour l’alimentation et la nutrition (Snanc) vis-à-vis de la publicité et sur la baisse de la consommation de viande préconisée par la convention citoyenne pour le climat et attendue depuis 2 ans.

Le végétalisme intégral ou véganisme
Une autre réponse mise en œuvre dans ce sens est le végétalisme intégral [36] ou véganisme qui est le rejet de toute consommation de produits d’origine animale pour se nourrir, se vêtir, pour la pratique de loisirs, etc., rejet motivé par le refus de tuer, de faire tuer ou de faire souffrir des animaux. Moins de 1 à 2 % de personnes se déclarent végan dans les pays occidentaux.
La sociologue Jocelyne Porcher estime qu’en refusant de consommer des produits d’origine animale, le véganisme nie la matérialité de l’existence, l’interdépendance des corps vivants et la circulation de la vie et prépare l’avènement d’une agriculture cellulaire fondée sur les biotechnologies et les artefacts.

La gastronomie : un patrimoine mondial
Si les humains devaient renoncer à manger de la viande, la chose principale à laquelle ils seraient obligés de renoncer n’est ni la vie ni la santé, mais simplement certains plaisirs gastronomiques [37].
Plaisir associé au goût partagé par tous, le boire et le manger constitue l’une des composantes de la « culture », synthèse des savoir-faire et des traditions (populaires comme élitistes). Ils constituent un patrimoine immatériel dont divers pays — le Mexique, dès 2005, la France, en 2008 — ont demandé l’inscription sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco

IV – 2 Le Vivant un rapport ancestral avec le soin.

De tout temps les humains ont recherché dans la Nature, en particulier, dans les plantes médicinales des moyens pour se soigner, grâce à souvent à l’observation des animaux qui se soignent [38] . La quinine extraite des quinquinas rouges ou jaunes a été depuis la fin du XVII° siècle le traitement principal contre le paludisme. Les baumes, onguents, philtres, pour se soigner ou s’embellir [39] sont à base de plantes. Les pharmacopées sont alors des ouvrages encyclopédiques recensant principalement des plantes médicinales. Le Nuovo ricettario composto dal Collegio dei Dottori di Firenze est daté de 1498. Dans ce même but, les jardins botaniques et jardins d’apothicaires se sont développés depuis le XVI° siècle. Un édit du roi en 1626 crée le Jardin royal des plantes médicinales. Buffon (1707-1788) transforme ce Jardin des plantes (nommé ainsi à la Révolution) en musée et en fera l’un des plus importants centres de recherche scientifique en Europe.

La dépendance reste toujours grande envers le Vivant pour la recherche médicale et pharmaceutique. Les progrès du génie moléculaire et le développement d’une économie du Vivant conduisent à une « biopiraterie » quand l’accès et l’acquisition de ressources biologiques et du savoir traditionnel associé s’effectuent sans recueil préalable du consentement informé de la part de ceux qui se reconnaissent comme détenteurs de ces ressources et de ces savoirs [40]. Cette question du partage juste et équitable des avantage tirés de l’exploitation des ressources génétiques figure parmi les objectifs la Convention sur la diversité biologique (CDB), traité international signé en 1992 et des différentes COP (Conférence des parties) qui se réunissent depuis [41].

Les animaux sont aussi appelés à remplacer les hommes dans les essais précliniques des médicaments. Les élevages d’animaux de laboratoire se développent : souris (67 %) mais aussi primates (PNH pour primate non-humain) (hors grands singes sur lesquels la recherche est interdite) à la demande des grands laboratoires notamment en Chine et à Maurice. Les populations sauvages diminuent, tandis que le trafic et la contrebande augmentent et que les prix s’affolent. Dans l’Union Européenne, les PNH utilisés doivent être des animaux de laboratoires de 2ième génération, exigence dénoncée comme un handicap face aux réglementations en cours dans d’autres pays comme les Etats-Unis ou le Royaume-Uni.
La directive européenne 2010/63/UE transposée en 2013 dans le droit français impose la règle des 3 R :

Remplacer  : Substituer les modèles animaux par d’autres méthodes lorsque cela est possible : méthodes in vitro, simulations bio-informatiques,
Réduire : Limiter le nombre d’animaux utilisés pour les expériences.
Raffiner : Améliorer les conditions d’élevage, d’hébergement et de soins, et la méthodologie utilisée dans les procédures, afin d’éliminer ou de réduire au minimum toute douleur, souffrance ou angoisse ou tout dommage durable infligé aux animaux.

L’enjeu est de taille, santé et respect de la vie animale font l’objet de controverses entre des associations qui militent pour une recherche sans utilisation d’animaux comme Transcience [42] et les chercheurs (GIRCOR) [43]. Un espoir : « Avec le développement des organoïdes et de la modélisation des jumeaux numériques, on peut de plus en plus se poser la question de la nécessité des PNH dans les essais précliniques » [44] . Le marché mondial des tests sur les animaux était évalué en 2019 à 9,6 milliards d’€ et celui des méthodes alternatives sans utilisation d’animaux à 1 milliard d’€ cependant que la croissance annuelle serait de 1,03% pour les premiers de 6 ,34 % pour les seconds [45].

 V - Les produits phytosanitaires et le bien-être animal : deux défis fondamentaux pour le vivant.

Parmi tous les défis posés aux services rendus par le Vivant aux humains, deux défis majeurs, d’une part, l’emploi des produits phytosanitaires et, d’autre part, le bien-être animal

V – 1 L’emploi des produits phytosanitaires

Les espèces classées comme néfastes pour l’agriculture font l’objet d’une luttes incessantes, des moustiques - aujourd’hui l’animal le plus meurtrier de la planète – en passant par les « ennemis » des cultures tués à coup de pesticides avec leurs effets boomerangs collatéraux sur la biodiversité, la santé et les sols. L’impact des pesticides est indiscutable sur la santé de ceux qui les utilisent, mais aussi sur le voisinage des cultures traitées. Le lien entre exposition professionnelle les agriculteurs au glyphosate et maladies du sang est mis en évidence par de nombreuses études épidémiologique. En France, le risque de maladie de Parkinson est, pour eux, augmenté de 80 %.

 [46]
A contrario, l’utilité des produits phytosanitaires pour l’éradication des maladies parasitaires comme le paludisme, la leishmaniose, la dengue … ou encore la maladie du sommeil qui touche en majorité les populations les plus pauvres de la planète, est reconnue nécessaire avec une attention particulière aux effets collatéraux sur les populations d’espèce non-cibles (pollinisateurs, détritivores par exemple) et sur les prédateurs naturels du vecteur que l’on cherche à contrôler ou à localement éradiquer ainsi qu’à la résistance aux produits.
En France, la technique de l’insecte stérile est expérimentée contre le moustique tigre. La contamination par la bactérie wolbachia des moustiques, moins onéreuse, a donné de bons résultats en Nouvelle Calédonie mais ne dispose pas encore d’un statut réglementaire clair.

L’usage des pesticides, représente une menace majeure pour la ressource en eau potable et sur la biodiversité indispensable à la pollinisation et à la fertilité des sols. Le tribunal administratif de Paris, en juin 2023, saisi par plusieurs associations dans le cadre d’une action baptisée « Justice pour le Vivant » constatait la contamination généralisée des nappes d’eau par les pesticides et l’effondrement de la biodiversité. Et condamnait l’Etat. La cour administrative d’appel de Paris, dans une décision du 3 septembre 2025, a enjoint l’Etat de mettre en œuvre une évaluation des risques conforme au dernier état des connaissances scientifiques. Les produits phytosanitaires ne doivent pas avoir d’effet nocif sur la santé humaine ou animale, ni d’effets inacceptables sur les végétaux et l’environnement.

La contamination par les pesticides de tous les milieux et du biote (faune flore) qui y vit est général et tous les niveaux d’organisation biologique est impacté avertissent 1200 médecins et scientifiques [47] qui alertent sur la réintroduction des produits « tueurs d’abeilles » interdits, sur le fait de placer le « gendarme des pesticides sous la houlette des filières agricoles, de maintenir l’évaluation des molécules sous la coupe de leur fabricants et d’écarter la littérature scientifique de l’analyse des risques. Une étude récente au Royaume-Uni met en évidence l’effondrement de 80% des populations d’insectes en deux décennies [48]. Les études menées dans d’autres pays font le même constat d’une baisse de 50 % de l’abondance des insectes par décennie quel que soit le contexte et mettent en évidence les effets chroniques de l’imprégnation des milieux, à bas bruit, par un grand nombre de molécules pesticides. Or, les procédures d’autorisation sur le marché des produits phytosanitaires n’évaluent ni les produits de dégradation comme les PFAS, ni les effets chroniques mais seulement les effets aigus sur quelques espèces.

Les abeilles ne font pas le poids face aux betteraves et aux noisettes qui obtiennent, en France, dérogations sur dérogations aux interdictions de l’emploi des néonicotinoides. La mise sur pause du plan écophyto et du pacte vert européen et les très récents (2025) reculs nationaux (loi agricole), européens et américains constituent une régression des pays développés qui n’est pas de nature à encourager les autres pays au respect de leur nature et des Vivants qui la peuplent, qu’ils soient humains, animaux ou végétaux.

Pour s’affranchir de l’emploi des pesticides et accroître les rendements agricoles, des manipulations génétiques conduisent à recourir à des plantes génétiquement modifiées (PGM). Pourtant, sans aboutir aux résultats attendus, les PGM ont des conséquences néfastes (dépendance des agriculteurs aux compagnies semencières, contamination des cultures voisines …) qui ont conduit à l’interdiction de les cultiver en France. Toutefois, les plantes génétiquement modifiées sont en revanche importées, certaines massivement.

V – 2 Le bien-être animal

« La vue de la mort nous est devenue insupportable, et pourtant notre société n’a jamais fait couler autant de sang » » 3,2 millions d’animaux sont tués chaque jour en France » « Jamais les animaux n’avaient été traités avec à la fois autant de violence et autant de bienveillance » [49] .
Rapporté par Delphine Debieu [50] , les personnes qui sont les plus attachées à la consommation de viande sont les plus motivées pour éviter des informations sur la sensibilité des animaux d’élevage et montrent le moins d’intérêt pour des articles sur leur intelligence. Les poissons pour lesquels notre niveau d’empathie est faible, souffrent encore davantage de ces fausses croyances qui leur attribuent moins de capacités mentales qu’aux autres animaux [51].

Enjeu majeur corollaire de l’alimentation, le bien-être animal, sous la pression de l’opinion publique, des connaissances et des associations militantes commence à avoir plus de considération. Dans le même temps la conscience animale est de mieux en mieux reconnue.

En 2012, la Déclaration de Cambridge cosignée par des scientifiques internationaux reconnait l’existence de la conscience animale : « une convergence de preuves indique que les humains ne sont pas les seuls à posséder les substrats neurologiques qui produisent la conscience » [52]. L’INRAE invite alors les acteurs concernés à « reprendre les réflexions morales concernant les relations que les hommes entretiennent avec les animaux (et particulièrement avec les animaux domestiques) ».
C’est ainsi que l’Allemagne, l’Autriche, la Suisse ont inscrit dans leur constitution (loi fondamentale) le bien-être animal mais, il faut le reconnaître, sur le plan pratique pas de changements notamment pour les élevages « intensifs » de porcs en Allemagne. Les poissons et généralement tout l’écosystème sous-marin sont les grands oubliés de la cause animale et ont un plus faible niveau de protection que les autres animaux (Brown, 2015).
L’idée de la protection animale est aussi ancienne que les relations évidentes entre l’homme et les animaux existent. Les premiers textes de protection animale apparaissent au IIIe siècle avant J-C. Sous l’influence du bouddhisme, ses édits proclament le respect du Vivant, l’interdiction de faire du mal aux animaux avec un devoir de compassion à leur égard, et prévoit même la création d’hôpitaux pour les soigner. L’Islam considère que l’animal est doté d’une sensibilité et d’une conscience y compris de la mort. En France, ce sont des philosophes comme Michel de Montaigne au XVIe siècle, Voltaire et Jean-Jacques Rousseau au XVIIIe siècle et au XIXe siècle des écrivains comme Émile Zola et Victor Hugo qui remettent en cause la place de l’homme en haut de la pyramide du Vivant et qui condamnent la maltraitance envers les animaux [53]. La SPA -Société Protectrice des Animaux est créé en 1845.
En France :

  • La loi Gramont (1850) sanctionnait les mauvais traitements aux animaux sur la voie publique, abrogée par la loi Michelet 1959.
  • 1899, elle est modifiée dans le code civil et le code pénal qui prévoient des sanctions aggravées mais bien peu appliquée. Le code rural reconnait le caractère sensible.
  • La loi du 6 janvier 1999 qui a sorti, dans le code civil, les animaux des meubles par nature au sein desquels seule leur capacité à se mouvoir par eux-mêmes les distinguait des « choses ».
  • La loi du 16 février 2015 issue de la proposition de loi présentée par Jean Glavany modifie le code civil pour reconnaître à l’animal la qualité d’être sensible.
  • La loi n°2021-1539 du 30 novembre 2021 vise à lutter contre la maltraitance animale et conforter le lien entre les animaux et les hommes.
  • Un amendement Jean Glavany en 2024 harmonise les différents codes sur la prise en compte de l’animal sous la qualification d’être sensible.
  • L’Union Européenne nomme son premier commissaire au bien-être animal intégré au portefeuille de la Santé, le 17 septembre 2024

Cependant, même si les lois existent, le droit est encore fermé à la condition animale. Malgré, l’article 515-14 du code civil qui reconnait, depuis 2015, aux animaux le statut d’être pourvu de sensibilité, cette reconnaissance ne transparait pas dans les décisions qui gardent à l’animal son statut juridique de bien meuble.
Dès 1978, la Déclaration universelle des droits de l’animal, corédigée par la LFDA [54] et proclamée par l’UNESCO a inscrit dans une charte éthique les principes directeurs de son action : en proclamant la place de l’être humain au sein du règne animal, nous passions d’une ère où l’animal devait être protégé, telle une chose fragile, à une ère où il devait être respecté. Pour la LFDA, c’est la seule façon de rétablir un juste équilibre entre l’homme et la nature.

La Déclaration des droits de l’animal

  • Article 1 : Le milieu naturel des animaux à l’état de liberté doit être préservé afin que les animaux puissent y vivre et évoluer conformément à leurs besoins et que la survie des espèces ne soit pas compromise.
  • Article 2  : Tout animal appartenant à une espèce dont la sensibilité est reconnue par la science a le droit au respect de cette sensibilité.
  • Article 3 : Le bien-être tant physiologique que comportemental des animaux sensibles que l’homme tient sous sa dépendance doit être assuré par ceux qui en ont la garde.
  • Article 4  : Tout acte de cruauté est prohibé. Tout acte infligeant à un animal sans nécessité douleur, souffrance ou angoisse est prohibé.
  • Article 5  : Tout acte impliquant sans justification la mise à mort d’un animal est prohibé. Si la mise à mort d’un animal est justifiée, elle doit être instantanée, indolore et non génératrice d’angoisse.
  • Article 6 : Aucune manipulation ou sélection génétique ne doit avoir pour effet de compromettre le bien-être ou la capacité au bien-être d’un animal sensible.
  • Article 7 : Les gouvernements veillent à ce que l’enseignement forme au respect de la présente déclaration.
  • Article 8 : La présente déclaration est mise en œuvre par les traités internationaux et les lois et règlements de chaque État et communauté d’États.

L’ANSES (Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail) a dévoilé, en 2024, ses préconisations pour l’élaboration d’un étiquetage du bien-être animal destiné aux produits alimentaires. l’Étiquette Bien-Être Animal (EBEA) est l’outil que la LFDA a initié en 2017 qui est déjà à l’origine de l’étiquetage de plus de 300 millions de produits selon un référentiel scientifique rigoureux.
L’exigence du bien-être animal se heurte parfois à l’exigence de liberté religieuse. La Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) a rendu en février 2024 un arrêt jugeant compatible des décrets des régions flamandes et wallones interdisant l’abattage des animaux sans étourdissement préalable - ce que ne permettent pas les religions juive et musulmane. L’enjeu actuel est de se réapproprier le rapport à la mort et admettre que vivre réclame de tuer. La question n’est pas de tuer ou de ne pas tuer mais comment on va tuer [55].

Le rôle des associations pour le bien-être animal
La défense des droits des animaux évolue depuis quelques années avec la mobilisation des associations. Les mobilisations pour la protection des animaux sont désormais visibles et médiatisées. Carenews sur son site distingue 10 associations où s’engager pour la cause animale rangées en 4 catégories : la maltraitance des animaux d’élevage, la biodiversité et les écosystèmes, le bien-être animal, les bien-être des animaux de compagnie. Parmi celles-ci :
L’association L214 dénonce les cas de cruauté constatés en France avec notamment des publications de vidéos choc. Fin 2019, l’association publie un Appel contre l’élevage intensif soutenu par plus de 200 personnalités et organisations dont la Fondation 30 Millions d’Amis, accompagné d’une pétition signée par plus de 170 000 personnes.

La recherche d’engagements pour la cause animale s’effectue lors des élections : le Parti animaliste a ainsi présenté 421 candidats aux élections législatives. [56], et la « Ligue des animaux » a lancé La charte de la cause animale lors des élections européennes de 2024 :

  • « Nous nous réunissons sur un sujet : lutter contre la souffrance de celles et ceux qui subissent le spécisme. Nous luttons pour les droits des animaux en tant qu’êtres sentients et pour le développement du véganisme.
    Nous militons en premier pour les animaux non-humains et nous condamnons les discriminations faites sur les humains : nous sommes contre le sexisme, le racisme, le classisme, les LGBTIphobies, le validisme, etc.
     »

La Fondation droit animal, éthique et sciences (LFDA) est un groupe d’études, de réflexions et d’expertises pluridisciplinaires qui vise à améliorer la condition animale par une transposition juridique des nouveaux acquis scientifiques et des évolutions éthiques, liés à la vie des animaux et à leurs relations avec l’homme.

Le fonds international pour a protection des animaux (IFAW) fondé par Brian Davies en 1969,dans le but de mettre un terme à la chasse commerciale du phoque du Groenland et du phoque à capuchon au large de la côte orientale canadienne a abouti, en 2009, à ce que l’Union européenne a interdise le commerce de tous les dérivés du phoque.

La PETA américaine (Pour une Ethique dans le Traitement des Animaux) va jusqu’à proposer un kit pédagogique pour « suggérer des alternatives éthiques et respectueuses aux expressions dommageables concernant les animaux comme « langue de vipère » ou « serrés comme des sardines » sans oublier « Balance ton porc ».

 VI - Les animaux nouveaux sujets politiques

VI – 1 La sentience animale ou la reconnaissance de la conscience animale

Descartes expliquait que les animaux étaient de simples machines sans âme qui répondaient à des stimuli extérieurs sans raisonnement, ni conscience ; la conscience était l’apanage des seuls humains. Les études scientifiques en éthologie nous montrent, au contraire, que les non-humains ont beaucoup plus de capacités cognitives et émotionnelles que nous voulons bien leur attribuer ! Nous savons aujourd’hui que les vertébrés (mammifères, poissons, oiseaux, reptiles et amphibiens) et de nombreux invertébrés (insectes et céphalopodes par exemple) ont des envies, des préférences personnelles et des attentes vis-à-vis de l’avenir, qu’ils sont capables de raisonnements et d’apprentissages complexes, ont conscience d’eux même et des autres qui les entourent, ressentent des émotions, cherchent le plaisir et peuvent souffrir. (Delphine Debieu Ethologue)

Dans une « déclaration de New York » publiée en avril 2024, 287 philosophes, éthiciens, éthologistes et neurobiologistes affirment qu’il existe « une possibilité réaliste » que tous les animaux vertébrés et de nombreux invertébrés possèdent une forme de conscience [57] .
La sentience animale se définit, alors, comme la capacité des êtres vivants à ressentir des expériences subjectivement, à être affectés positivement ou négativement par ce qui leur arrive. Elle va au-delà de la sensibilité physique ou émotionnelle et implique une conscience phénoménale, c’est-à-dire la capacité de vivre des expériences en première personne, comme la douleur, le plaisir ou des émotions.
Ce concept de sentience bouleverse profondément nos conceptions morales, éthiques et philosophiques. Sur le plan moral, la reconnaissance de la sentience chez les animaux oblige à repenser notre manière de les traiter. Si un être peut ressentir de la souffrance ou du plaisir, nous avons une responsabilité morale envers lui, comme le soulignent des philosophes comme Peter Singer ou Jean-Jacques Rousseau. Cela implique que les animaux doivent être inclus dans nos considérations éthiques et bénéficier d’un traitement qui respecte leur capacité à souffrir ou à ressentir du plaisir. Sarah Zanaz [58].
L’anthropologue Fabien Clouette [59] , en observant les mammifères marins, met en lumière la singularité de chaque animal notamment dans leurs relations aux humains. Les animaux ont une vie au sens biographique, et non uniquement une vie biologique ; Ils ne sont pas seulement en vie mais ont une vie. (Tom Regan)

VI – 2 Vers une éthique animale humaniste

Parmi les penseurs du Vivant, Bruno Latour pressent que les questions écologiques deviendront l’équivalent des questions politiques d’autrefois, c’est-à-dire celles sur lesquelles il est légitime et intéressant de se disputer [60].
De nombreuses approches philosophiques « féministes, décoloniales, antispécistes, intersectionnelles » [61] dénoncent les rapports de domination de l’humain qui structurent la société et donc nos rapports avec la nature et le Vivant non-humain, les animaux, en particulier.
Les animaux nouveaux sujets politiques, c’est le titre de l’article du Monde signé Valentine Faure [62] qui en fait l’exégèse en reprenant l’approche des différents auteurs qui témoignent du retournement de notre regard sur les animaux. Mais conclut-elle : Il y a une violence qu’on fait aux animaux en voulant les embarquer dans nos projets politiques « cela signifie que ce qu’est l’animal dépend de la façon dont l’humain va le regarder » (Dominique Gillo).
Plusieurs auteurs plaident pour une éthique animale qui met en avant la responsabilité morale de l’espèce humaine à l’égard des autres animaux. Citons :
Le philosophe utilitariste Peter Singer qui, dans son ouvrage « la libération animale », développe trois grandes idées : le principe d’égale considération des intérêts, présenté comme le véritable fondement de l’égalité au sein de l’espèce humaine et pour tous les êtres sensibles ; le rejet du spécisme (la discrimination fondée sur l’espèce) ; et la conséquence pratique de ces deux idées, à savoir la nécessité de mettre un terme à certains types d’exploitation des animaux, notamment ceux qui ont trait à la recherche et l’élevage industriel.

Le déontologiste (1938-2017) Tom Regan (1938-2017), auteur du « Droits des animaux » « Si être le sujet de sa propre vie est un critère pertinent suffisant pour reconnaître la valeur inhérente des individus, alors nous devons, pour être cohérents, attribuer une valeur inhérente, et par conséquent des droits moraux fondamentaux, à tous les « sujets-d’une-vie », qu’ils soient humains ou non. Le droit au respect, qui est absolu et qui est défini, suivant la Métaphysique des mœurs de Kant, comme le droit à ne pas être traité simplement comme un moyen, mais toujours en même temps comme une fin ; le droit de ne pas subir de dommage, par exemple, privation d’espace ou encore de nourriture.

Mark Rowlands, auteur de « Des animaux comme nous » (2021), appelle à ce que nous traitions les êtres vivants qui nous entourent selon un principe qui nous est cher : l’égalité et nous incite à passer un nouveau contrat social avec les animaux.
Pour Rosalind Hursthouse [63] : « Imaginons qu’il soit évident que quelqu’un qui a besoin d’aide devrait être aidé. Un utilitariste soulignerait le fait que les conséquences d’une telle action maximiseraient le bien-être ; un déontologiste soulignerait le fait que, ce faisant, l’agent agira en accord avec une règle morale telle que « Fais aux autres ce que tu voudrais que l’on te fasse » ; et un tenant d’une éthique de la vertu, dirait que le fait d’aider cette personne serait charitable ou bienveillant »

Dans un entretien accordé au Monde Francis Wolf [64] rejette l’idée émise par des « penseurs du Vivant », dans laquelle il range Bruno Latour, de l’existence d’une communauté éthique des Vivants : « Le prédateur se nourrit de la proie. Et voilà pourquoi la vie ne peut être la base d’une quelconque morale. » Une éthique animale humaniste s’étend de façon différenciée aux autres espèces que l’humain. Considérer les relations que l’humanité entretient avec les autres espèces aide à distinguer les relations et les types de devoir moral qu’elles impliquent … Nous avons avec les différentes espèces dont nous avons la garde des obligations différenciées : affectives, domestiques, utilitaires mais aussi selon les cas patrimoniales ou esthétiques. ». Ce dont témoigne aussi Pierre Charbonnier : « Les relations entre humains et animaux ont une dimension asymétrique qu’il est inutile et contre-productif de vouloir contourner. »

Une éthique écologique bien comprise ne viserait pas à faire des entités du Vivant des personnes au même titre que les humains car une fois encore cela reviendrait à n’accorder de valeur qu’à ce qui est apparenté aux humains. Mais elle consisterait au contraire à reconnaître la multiplicité des statuts et des différences.
Baptiste Morizot propose le concept d’alterpolitique que constitue tout l’espace des relations possibles entre nous et les autres vivants et Philippe Descola celui de cosmopolitique, Audiberti celui d’abhumanisme : « l’homme acceptant de perdre de vue qu’il est le centre de l’univers ».
Patrick Chamoiseau, lui, nous invite à renouer un rapport poétique avec le Vivant, à s’inspirer des Kalinagos, peuple caribéen à « changer de monde, libérer nos esprits du dogme capitaliste et de ses archaïsmes coloniaux. Penser nos plénitudes dans le Vivant. Soumettre les technologies neuves et l’intelligence artificielle à cette vaste éthique. »

 VII - Comment trouver une issue heureuse pour les sociétés humaines et pour les abeilles ?

C’est la question ! [65] Reconnaître l’imbrication des liens au sein du Vivant entre les humains et les non-humains, la dépendance des humains envers les non-humains et la nécessité du respect envers le Vivant et la Nature, tel est l’enjeu.
Baptiste Morizot et Laurent Neyret [66]y répondent en proposant que le principe d’habitabilité de la Terre soit érigé en valeur cardinale supérieure au même titre que celui de dignité.
La philosophe Val Plumwood dans son ouvrage « La crise écologique de la raison » met en avant que ce qui est considéré comme rationnel : la marchandisation de la nature et son exploitation sans limite, actuellement est en fait, d’un point de vue écologique totalement irrationnel et menace de détruire notre monde. De cette hypervalorisation de la sphère rationnelle, nous dit-elle, sont exclus les non-humains mais aussi les femmes et les populations dites primitives.
« Finalement, c’est la crise écologique qui va nous forcer, que nous le voulions ou pas, à modifier notre cours et développer des modes de vie et des modes de production qui soient radicalement différents de ceux en cours dans la civilisation industrielle » [67].
Dans ce contexte de « crise écologique », où les modèles traditionnels de domination de la Nature ont montré leurs limites. Les travaux de Timothy Morton [68] invitent à :

  • Repenser l’éthique : comment vivre en harmonie avec le Vivant ?
  • Réinventer la politique : comment intégrer les non-humains dans nos décisions ?
  • Changer nos récits : comment raconter le Vivant sans le séparer de nous ?

Pour les contributeurs de « La covivialité socio-écologique » [69] , le seul échelon efficace serait celui du local, commune ou bassin de vie sur lequel il est possible de réaliser un diagnostic viable, première étape avant la mise en place d’un « pacte de territoire » négocié avec les « écociateurs », médiateurs capables de faire le lien entre la science, le sensible et les besoins sociaux [70]. Une approche qui rejoint la méthodologie des « patchs » préconisée par Anna L. Tsing [71] : observations constituées d’études scientifiques, récits enregistrements sonores … la connaissance autant que l’imaginaire de l’anthropocène y trouvent alors des prises où la pensée se fait sensible [72].

Force est de constater que des « pactes de territoire » existent, en France, sous différentes appellations : SAGE, Agendas 21, PLU, PNR, SFN et plus récemment des plans cause animale comme à Pessac (33), il leur manque sans doute le caractère sensible difficile à prendre en considération par la technocratie et l’approche sectorielle.

En prenant au sérieux la matérialité de notre existence qui est toujours transitive et en insistant sur l‘alimentation qui dépasse les dualismes nature/culture, biologique/social, corps/esprit, individuel/social, la phénoménologie du « vivre de » et des nourritures donne naissance à une philosophie de l’habitation de la Terre qui est toujours une cohabitation avec les autres, humains et non humains. Non seulement elle fait surgir un sujet qui est toujours en contact, qu’il le veuille ou non, avec les autres, mais, de plus, elle pense l’existence à la lumière de la réceptivité, et pas seulement comme projet. Il s’agira de dégager les conséquences éthiques et politiques de cette philosophie de la corporéité qui souligne notre dépendance à l’égard ’des autres Vivants et de la Nature ainsi que la dimension de plaisir propre à notre immersion dans le monde sensible.
https://shs.cairn.info/publications...

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Notes

(pour revenir au texte, cliquer sur le numéro de la note)

[1« L’origine des espèces » (1859)

[2Le Muséum national d’histoire naturelle a été crée par la Convention en 1793 à la suite du Jardin royal des plantes médicinales) crée lui en 1635 .

[3Comment représenter la nature dans la prise de décision ? Benoît Demil, Xavier Lecocq, Vanessa Warnier - Le Monde des 12, 13 Mai 2023, p.30

[4Le 8 juillet 2022, la plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES) a publié, après quatre années de travail mené par 85 experts et 200 auteurs d’une cinquantaine de pays, son nouveau rapport d’évaluation sur la biodiversité.

[5Les limites planétaires sont les seuils que l’humanité ne devrait pas dépasser pour ne pas compromettre les conditions favorables dans lesquelles elle a pu se développer et pour pouvoir durablement vivre dans un écosystème sûr. (Wikipedia)

[6Corinne Peluchon a publié en un ouvrage avec ce titre.

[7La nature en révolution, p10.

[8Marc Bloch –Les caractères originaux de l’histoire rurale française - 1931|

[9Baptiste Morizot – Le Monde du 10 juin 2023 p.26

[10Propos recueillis dans Télérama 3808 du 04/01/23

[11wikipedia

[12A Monseigneur le Dauphin

[13Le point de vue animal- 2012

[14Auteure de Autobiographie d’un poulpe (Actes Sud),

[15Henry D. Thoreau « Marcher » p.41

[16Tareq Oubrou, propos recueillis par Mathilde Gérard, Le Monde du 23/5/2025 p.12

[17Exposition au musée du Louvre-Lens en janvier 2025

[18Animal !? conçue par Christian Alandete, commissaire, au Fonds Hélène et Édouard Leclerc pour la culture, 2025

[19Les animaux dans l’antiquité – J. Calvet, M. Cruppi- Ed Fernand Lanore- 1955

[20Entretien dans Télérama n°3750 p.40-41

[21La nature en révolution – une histoire environnementale de la France 1780-1870 – naissance de l’écologie républicaine 1789- 1800.

[22Christophe Monnot cité dans Le Monde- l’époque du 29/30 2023

[23Eric Baratay : D’une histoire humaine à une histoire animale - L’évolution des relations entre l’homme et l’animal - Une approche transdisciplinaire COLLOQUE, CGAAER, Paris, le 29 novembre 2011

[24François Jarrige : La ronde des bêtes – La découverte, 2023

[25Jocelyn Porcher : La cause animale… pour le meilleur ou pour le pire ?, 24 janvier 2019 Fondation droit animal éthique et sciences.

[27La photo animalière amateur sort ses griffes – Le Monde 20, 21 juillet 2025, p 22

[28Colette – La paix des bêtes.

[29Charles Stépanoff

[30Le Monde des 11-12/11 2025 p. 29

[31L’univers sans l’Homme, les arts en quête d’autres monde, musée de Valence, mai 2023

[32 Notre nouvelle nature. Guide de terrain de l’anthropocène - Seuil, Ecocène

[33Hugo Delgenes pour le club risque de l’AEGE

[34IDDRI-Agora agriculture - Vers des politiques alimentaires qui favorisent une consommation saine et durable - Études de cas de 11 pays européens mettant en évidence les bonnes pratiques en matière de politiques axées sur la demande

[35Parmi lesquelles cinq distributeurs : Le Monde du 19/6/2025 p.8

[36Terme recommandé par l’Office québécois de la langue française et la Commission d’enrichissement de la langue française

[37Marck Rowland : Des animaux comme nous - 2021

[38Nathaniel Herzberg : Voyage dans l’univers des animaux médecins –- Le Monde science et médecine – 5 octobre 2025 p. 4

[39Jean Luc Ansel : Carnets de route de la cosmétopée et des traditions cosmétiques, 2020

[40Catherine Aubertin : La biopiraterie - Encyclopédie du développement durable, 2006

[41Catherine Aubertin - Financer la biodiversité et assurer l’équité entre Nord et Sud : le partage des avantages au fil des Cop - Encyclopédie du développement durable- 2024

[42Transcience est une association qui vise à accompagner la transition vers une recherche non animale en portant ou en valorisant des initiatives alternatives

[43Le Gircor est une association regroupant des acteurs publics et privés de la recherche et de l’enseignement supérieur, ayant recours aux animaux à des fins scientifiques.

[44Hervé Chneiweis président du comité d’éthique de l’INSERM cité dans le Monde du 24 janvier 2024

[45The business research company (avril 2024)

[46Tissus WAX

[47Le Monde du 7 mai p 5

[48Le Monde du 3 mai 2025 p.10 : Les populations d’insectes en chute libre.

[49Entretien avec Charles Stépanoff, Télérama du 24/11/21 pp 40, 41 à propos de son livre « L’animal et la mort », chasses, modernité et crise du sauvage

[50Instagram : @ethologuedesdinos Leach et ses collaborateurs (2022)

[51(Bastian et al., 2012 ; Higgs et al., 2020).

[52Cité par Claire Legros dans son article ’Les paradoxes de la longue bataille pour le bien-être animal’ – Le Monde , 10 janvier 2021, p. 30

[53L’évolution du droit en matière de protection animale – Sabrine Brels - 29 août 2018 – site JNE

[54Fondation droit animal éthique sciences (lfda).

[55Jacques Luzi dans la revue Fracas n° 3 cité dans Le Monde du 3/5/25 p.27

[56Sociologie de la cause animale Fabien CARRIÉ, Antoine DORÉ et Jérôme MICHALON

[57Cité par Le Monde du 2 janvier 2025

[58France Culture 13 septembre 2024 -Des animaux et des hommes-

[59Fabien Clouette - Des vies océaniques, quand des animaux et des humains se rencontrent -Seuil 2025

[60Bruno Latour – Habiter la terre- entretiens avec Nicolas Truong – Arte éditions

[61Myriam Bahaffou citée dans Télérama du 04/01/2023 de Norbert Elias

[62Valentine Faure : Les animaux nouveaux sujets politiques, Le Monde du 28 octobre 2023, pp 26,27,

[63Rosalind Hursthouse, Virtue Ethics [archive], Stanford Encyclopedia of Philosophy, 2003 (révisé en 2012).

[64Le Monde/livres du 4 avril 2025 p.3

[65La convivialité socio-écologique – coordonné par Olivier Barrière - Cité dans Le Monde du 7 MAI 2025.

[66Le Monde du 9, 10 2025 p.30

[67Alexandre Grothendieck. Allons-nous continuer la recherche scientifique. 1972

[68Dark Ecology, Ecology Without Nature et Being Ecological

[69La covivialité socio-écologique – coordonné par Olivier Barrière - Cité dans Le Monde du 7 MAI 2025

[70La crise écologique de la raison – Val Plumwood cité par Le Monde du 27 janvier 2024

[71Voir plus haut

[72Etudier l’anthropocène au ras du sol - Le Monde des livres du 11 juillet 2025, p.6

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 Bibliographie

A lire dans l’encyclopédie

Quelques références

  • Jean de La Fontaine- : Fables – Pierre L’Ainé, Editeur, 2 tomes, (1621- 1695)
  • Henry D. Thoreau - :(1817-1862) Les essais de Thoreau - Ed Le mot et le reste, 2019
  • Colette - : Dialogues de bêtes parus entre 1904 et 1930
  • George Orwell La ferme des animaux – 1945
  • Konrad Lorenz - : Le tout ou la partie dans la société animale et humaine -La domestication de l’homme (1950) in Trois essais sur le comportement animal et humain (1937, 1950, 1954) – Points collection -1974
  • L’évolution des relations entre l’homme et l’animal - Une approche transdisciplinaire COLLOQUE, CGAAER, Paris, le 29 novembre 2011
  • Eric Baratay - : Biographies animales – des vies retrouvées – Seuil, 2017
  • Jean Luc Ansel  : Carnets de route de la cosmétopée et des traditions cosmétiques, Cosmetic Valley éditions, Chartres, 2020
  • Claire Legros - :Les paradoxes de la longue bataille pour le bien-être animal – Le Monde, 10 janvier 2021, pp 30,31
  • Bruno Latour – :Habiter la terre- entretiens avec Nicolas Truong – Arte éditions, 2021
  • Charles Stépanoff - : L’animal et la mort. Chasses, modernité et crise du sauvage, La découverte, 2021
  • Corinne Pelluchon, Jocelyne Porcher – :Pour l’amour des bêtes - 2022
  • Baptiste Morizot – : Manières d’être Vivant, Babel, 2022
  • Radio France - Kelsey Suleau - : Philosophie : qu’est-ce que le Vivant ?, 2022
  • Fabien CARRIÉ, Antoine DORÉ et Jérôme MICHALON - : Sociologie de la cause animale - Collection « Repères » Écologie - N° 797
  • Philippe Descola et Baptiste Morizot – : Il est temps d’aménager le monde pour la vie – in Le Monde p. 26, 27 du 10 juin 2023
  • Valentine Faure- : Les animaux nouveaux sujets politiques – Le Monde du 28 octobre 2023, pp 26,27,
  • Hervé Morin, Simon Le Plâtre - :La géostratégie du macaque, enjeu pour la recherche – Le Monde- Science et médecine – 24 janv 2024
  • La covivialité socio-écologique – coordonné par Olivier Barrière – Frémeaux et associés - 2025
  • Guillaume Meurice- :Peut-on aimer les animaux et les manger ? ALT, 29 p.
  • Jean-Baptiste Fressoz, François Jarrige, Thomas Le Roux, Corinne Marache, Julien Vincent - :La nature en révolution – une histoire environnementale de la France, 1780-1870 (vol 1) La Découverte, 2025
  • Delphine Debieu - : Nier l’esprit des animaux pour mieux les utiliser ? (Instagram : @ethologuedesdinos)
  • Animal !? – Fonds Hélène § Edouard Leclerc pour la culture – catalogue de l’exposition - 2025
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